1- Résumé
Nous sommes en 2130, l’humanité a déjà conquis de nombreuses autres planètes et lunes du système solaire, telles que la Lune, Mars, Mercure, Titan et Triton. À la suite de la chute d’un astéroïde qui détruisit l’entièreté de l’Italie en 2077, le programme Spaceguard fut alors créé pour prévenir les astéroïdes potentiellement dangereux. Et c’est ce programme qui, en l’an 2130, va faire part de l’entrée dans le système solaire d’un immense cylindre métallique mesurant 50 km de long sur 20 km de large. Par son aspect lisse, sans aspérités, il apparaît aussitôt comme artificiel. Il semble totalement neuf et pourtant, tout indique qu’il est vieux de plusieurs millions d’années. Toute l’humanité est, en premier lieu, intriguée et captivée. On envoie alors le commandant Norton et un équipage de 20 personnes pour explorer cet objet inconnu et ainsi établir un premier contact. Cependant, lorsque nous apprenons qu’aucune forme de vie n’arpente le cylindre, seuls quelques hommes d’État restent curieux de découvrir la suite. Le temps est compté pour les explorateurs : ils n’ont que quelques semaines pour déchiffrer ce mystère avant que Rama ne fasse le tour du Soleil et ne dérive à nouveau vers les étoiles.
Plus qu’intrigant, le résumé de l’œuvre déploie une infinité de questions ! Où sont passés les habitants de Rama ? Qui a envoyé Rama ? Pourquoi dans le système solaire ? Qu’y a-t-il à l’intérieur de Rama ? Qu’allons-nous découvrir ? Et les questions auxquelles nous pouvons penser ne font que se multiplier. Et pourtant, elles nous échappent avant que nous ayons pu obtenir plus de réponses. L’imagination est de rigueur ! C’est en ce sens un monument du Big Dumb Object : un truc énorme et stupéfiant, qui fait toute l’intrigue d’un roman de SF. Totalement mystérieux de par son absence de vie et l’énigme qu’il représente n’est jamais résolue. Je vous invite à lire l’article de Nicolas Winter conseillé par L’Épaule d’Orion (le lien du blog est indiqué dans les sources), qui est aussi divertissant que très bien expliqué.
2 – Par qui
Ce chef-d’œuvre est donc dû au célèbre écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke. Il fait d’ailleurs partie, avec Isaac Asimov et Robert A. Heinlein, des « Trois Grands » (Big Three) auteurs de science-fiction de langue anglaise. Quel prestige !
Mais plus encore qu’écrivain, ce dernier est également futurologue, présentateur télé, explorateur sous-marin et surtout scientifique. Nous pouvons ainsi mieux comprendre la façon dont un monument de la SF tel que Rendez-vous avec Rama a pu être réalisé aussi brillamment. En effet, Arthur C. Clarke a contribué de nombreuses manières à la science, en particulier avec le concept de satellite géostationnaire dont il est à l’origine. Aujourd’hui, ce concept est largement mis en œuvre pour les satellites de télécommunications. Tout son bagage scientifique lui permet alors la prouesse d’imaginer tous les effets qui vont se produire dans un habitat tel que Rama. Ces phénomènes vont de la distorsion des mouvements par la force de Coriolis aux changements climatiques lorsque la température du cylindre augmente en s’approchant du Soleil. L’équipage en exploration les découvrira au fur et à mesure, ainsi qu’à ses dépens.
À la lecture des premières pages de Rendez-vous avec Rama, on comprend ainsi et en toute logique qu’il s’agit d’un roman de Hard SF (une science-fiction qui met l’accent sur la rigueur scientifique et technique, en essayant de rester plausible selon les connaissances actuelles), parfaitement réalisé si j’en crois la définition. C’est ma première lecture du genre et je suis loin d’être déçue.
3 – Inspiration
Plus grandiose encore, c’est que Rendez-vous avec Rama a inspiré bien plus que la SF elle-même. L’Épaule d’Orion explique que dans le roman, Rama apparaît comme une version anticipée de ce qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de cylindre d’O’Neill. Imaginé par le physicien Gerard K. O’Neill au milieu des années 1970, ce modèle d’habitat spatial consiste en une gigantesque structure cylindrique, fermée, capable de retenir une atmosphère. Sa rotation permet de recréer une gravité artificielle le long de sa surface intérieure. Ces cylindres d’O’Neill ont connu un grand succès en SF ! C’est pourquoi, au fil de ma lecture, l’image du cylindre m’a saisie et le film Interstellar de Christopher Nolan (2014) m’est revenu en tête. En effet, on en retrouve un au dénouement du film. Plus étonnant encore, en 1992, le Congrès américain a réellement lancé le programme Spaceguard et a chargé la NASA de repérer les astéroïdes dangereux.
Cela témoigne du génie et de l’influence des écrits d’Arthur C. Clarke.
4 – Intentions
L’auteur veut avant tout nous faire prendre conscience de notre petitesse, voire de notre insignifiance, dans les mécanismes de l’univers. Ainsi, le pari du Sense of Wonder est remporté haut la main — (littéralement “sentiment d’émerveillement”, le sense of wonder est l’émotion ressentie lorsqu’une œuvre (le plus souvent littéraire) semble tellement formidable que le seul mot que l’on peut prononcer est : « Whao ! » Elle nous laisse pantois, euphorique, persuadé d’avoir vécu un moment privilégié.) — selon mon humble avis.
Tout au long de l’œuvre, l’humilité est essentielle face à ce qui est plus grand que soi et à l’inconnu. L’émotion de la découverte est telle que, lors de la révélation du monde à l’intérieur de Rama, l’équipage se doit de fermer les yeux. Tout n’est qu’hommage à la science et à ses infinies possibilités. La place de l’homme face aux mystères de l’univers n’est qu’une étoile parmi les 300 milliards que compte notre galaxie.
L’équipage a ainsi besoin de se raccrocher à quelque chose de connu pour ne pas se perdre dans le mystère. De nombreuses analogies avec la Terre sont faites naturellement par les membres de l’exploration pour tenter d’appréhender l’énigme qu’est Rama. Les personnages ont besoin de s’agripper à quelque chose de familier, comme un des membres, Joe, qui fait des rapprochements de chaque situation vécue avec des films qu’il a déjà pu voir, ou encore le commandant Norton, qui appuie ses décisions avec l’aide de James Cook. Il légitime ses actes en imaginant ce qu’aurait pu faire le capitaine de l’ancien Endeavour. Cela lui permet de garder un point d’ancrage dans toute cette nouveauté.
Par ailleurs, lors d’une des expéditions dans Rama, le capitaine transpose des images venant de ses souvenirs terrestres (ou martiens, dans la mesure où il a déménagé sur Mars) sur la réalité de Rama qu’il peine à appréhender. Ce mécanisme humain permet de donner un sens à ce qu’il voit : il utilise l’aspect d’un cadre familier pour combler le vide de l’inconnu. Cependant, il y aurait alors un risque de ne plus voir Rama pour ce qu’il est vraiment, mais sous le prisme d’une interprétation trompeuse qui pourrait alors conduire à la panique (la réalité à l’intérieur du cylindre défie les lois de la physique connues alors sur Terre, et la panique s’est emparée des explorateurs à plusieurs reprises tandis qu’ils essayaient d’appréhender Rama de par leurs connaissances terrestres : “Car, à trop voir les choses sous cet angle, se dégageait une troisième image de Rama, dont il se défendait avec angoisse. Il s’agissait du point de vue duquel, de nouveau, ce monde était un cylindre vertical, un puits ; mais maintenant, il se trouvait en haut, et non plus au fond, comme une mouche, marchant la tête en bas sur un plafond voûté avec, au-dessous, un vide de cinquante kilomètres.”), ou pire encore à la folie. La discipline est fondamentale pour ne pas laisser notre esprit divaguer. Notre cerveau tente donc de maîtriser l’étrange par des analogies.
En outre, l’insistance sur la petitesse de l’humanité et l’ironie suintant de tout le roman laissent tout de même place à une foi en l’humanité. Cela est inscrit dans l’émerveillement des personnages face à la nouveauté et à l’inexploré. Ils sont respectueux et ne veulent en aucun cas paraître barbares aux potentiels habitants de Rama. Ils tiennent absolument à éviter tout désordre et ne recourent à la force pour le bien de la science qu’en tout dernier recours. Ils ont bien conscience du fait qu’ils se sont introduits sans y être invités et que rien ne leur donne le droit de déranger ce monde cylindrique. Comme le soutient L’Épaule d’Orion — qui a une connaissance bien supérieure à la mienne des œuvres de l’auteur — :
“Il y a un côté solaire et toujours optimiste dans les écrits d’Arthur C. Clarke.”
C’est en effet ce que j’ai pu constater. Les personnages sont braves, professionnels, ils ont l’esprit de camaraderie et de grandes qualités morales. Ils défendent leurs valeurs et réfléchissent à deux fois avant toute décision ou jugement, et ne prennent jamais rien pour acquis.
Certes, le dénouement final ne fait que ridiculiser l’humanité qui se pense être le centre de l’univers. Les remarques sarcastiques sur les membres du gouvernement pullulent tout au long du roman. Et pire encore, la réaction disproportionnée des Hermiens (habitants de Mercure) face à Rama.
(Spoiler : Voulant absolument conserver leur place de choix au plus près du Soleil, les Hermiens envoient une bombe sur Rama ! Ils pensent que le cylindre veut dominer le système solaire en se plaçant au sommet de la hiérarchie solaire. Mais le pire n’est pas que Rama s’en moque comme de sa première chemise, mais qu’en réalité la chaleur abominable qui se dégage d’une aussi grande proximité avec le Soleil les dérange ! Cependant, ils sont bien trop fiers pour le reconnaître ! Si leur hypothèse s’avérait bonne, le cylindre aurait pu être un rempart face au Soleil. Mais non, le pouvoir est toujours le pouvoir.)
Ce livre est vraiment tordant.
Et le mieux, c’est qu’on ne s’ennuie jamais : nous sommes happés par les nombreuses questions qui s’offrent à nous et nous voulons par tous les moyens en apprendre plus. Ce mystère nous tient en haleine jusqu’au bout du récit. Bien qu’il n’y ait aucune réelle interaction avec les Rameens, les conditions physiques dans lesquelles évoluent les personnages, les descriptions du vaisseau et sa dimension contemplative ne laissent en rien le temps au lecteur de s’ennuyer. Tout est fait pour laisser place à la contemplation de l’inconnu, comme une sorte de méditation réflexive. Tout est donné à observer, mais l’ennui ne peut s’installer grâce aux mille et une questions sans réponses et à la tension continue sur le temps imparti de l’expédition. On se demande en permanence : aurons-nous le temps de découvrir les secrets de Rama avant qu’il ne fasse le tour du Soleil et ne s’envole vers les confins de l’univers ? Du pur génie.
5 – Impressions
C’est bien la première fois qu’une fin ouverte me satisfait autant. Ou qu’une fin, tout court, m’apparaisse aussi bien travaillée. Il semble avoir fait des dernières lignes son point de départ pour ensuite remonter à rebours. Tout est réfléchi. Ils nous laissent nous perdre en conjectures sans jamais répondre à nos questions. Les personnages enchaînent les hypothèses, certaines nous semblent plus pertinentes que d’autres. Nous ne sommes jamais sûrs de rien. Clarke approfondit cet aspect par son penchant pour les phrases paradoxes, nous montrant que rien n’est acquis : il nous dit que les idées les plus folles sont souvent celles les plus judicieuses dans un milieu qu’on ne maîtrise pas, que les accidents les plus logiques ne sont jamais ceux qui arrivent réellement. Ceux qui nous menacent réellement sont de ceux qu’on ne peut prévoir puisque notre compréhension de Rama n’est en rien acquise. Rien n’est prévisible. Et les réponses les plus simples nécessitent des génies tant la clairvoyance nécessaire à la résolution n’est pas innée. Il faut réussir à éclaircir son esprit dans un environnement inconnu qui nous envoie des milliers d’informations nouvelles à chaque pas supplémentaire.
Enfin, la foi en l’humain de Clarke se dégage de ses personnages. L’équipage est tellement professionnel, le capitaine Norton est un homme dont on ne peut qu’avoir du respect, il pense à ses hommes en priorité, sait leur faire confiance et les écoute sans préjugé avant de se faire une idée. La légèreté du lieutenant Joe Calvert nous apaise face au suspense écrasant qui se dégage de l’histoire. Et la camaraderie sans condition de Karl Mercer pour Joe a de quoi attendrir des cœurs, surtout lorsqu’on prend en compte leur différence de caractère. La navigatrice Barnes reste confiante et certaine de ses capacités même face à un danger complètement nouveau. Également lorsque Jimmy part seul à l’aventure avec le plus grand des courage. Chacun est toujours prêt à se porter volontaire même face à la peur.
Et franchement, qu’est-ce qu’on rigole dans ce livre ! Les pics et moqueries de l’auteur sont un régal pour les sens. La dernière phrase en est un excellent exemple.
Petites citations pour vous donner un avant-goût :
Lentement, Jimmy leva ses mains ouvertes. Voilà deux cents ans que les hommes discutaient de ce geste ; toutes les créatures de l’univers lui donneraient-elles le sens de : « Vous voyez ? Pas d’armes. » Mais jusque-là personne n’avait rien trouvé de mieux.
La réunion extraordinaire du Comité consultatif de l’espace fut brève et houleuse. En ce siècle, qui était tout de même le XXIIe, le moyen d’écarter les savants âgés et conservateurs des positions clés administratives n’avait pas encore été découvert. En fait, on doutait que le problème pût être un jour résolu.
6 – Conclusion
J’aimerais achever cet article en affirmant que nous avons beaucoup à apprendre de ce livre, toujours au goût du jour de par sa rigueur scientifique et son analyse sur l’humanité. Chaque page regorge de leçons et de grandes idées sur lesquelles réfléchir. Clarke nous ouvre la porte à des réflexions sur l’art, la vie, notre place dans l’univers, la science, les interactions avec l’inconnu, les relations humaines, etc… et ça ne s’arrête jamais. Merci pour cela.
PS : Notre cher ami est le créateur des trois lois de Clarke qui reflètent parfaitement l’esprit du roman :
- Loi 1 : Quand un savant distingué mais vieillissant estime que quelque chose est possible, il a presque certainement raison, mais lorsqu’il déclare que quelque chose est impossible, il a très probablement tort.
- Loi 2 : Le seul moyen de cerner les limites du possible est de s’aventurer un peu au-delà dans l’impossible.
- Loi 3 : Toute technologie suffisamment avancée serait prise pour de la magie par une civilisation inférieure.
Merci pour votre lecture !
Sources
- Babelio biographie
- Article de blog de L’Épaule d’Orion (merci pour sa documentation, ses connaissances fascinantes et son interprétation qui m’a permis d’approfondir la mienne)
- Rendez-vous avec Rama d’Arthur C. Clarke.