Qu’est-ce que lire ? La subjectivité a-t-elle sa place dans l’interprétation d’une œuvre ?

Pour Une esthétique de la réception, écrit en 1978, Hans Robert Jauss, appartenant à l’École de Constance, prône l’expérience de lecture comme donnant un sens à l’œuvre du fait de la relation entre le texte comme structure donnée et la perception par le lecteur. Ce sens se construit alors progressivement et se modifie chaque fois que les conditions sociales et historiques changent. Ainsi, le sens de l’œuvre naît de l’interaction entre le contexte collectif dans lequel se situe le lecteur et le texte. Aussi, l’interprétation du lecteur est-elle soumise à une contrainte historique et culturelle. En ce sens, l’œuvre n’est jamais reçue par le lecteur comme une nouveauté absolue. Il n’est jamais réellement seul dans son interprétation.

L’idée de subjectivité ou du goût du lecteur ne semble alors pertinente que dans la mesure où nous avons déjà pris en compte les “horizons d’attente collective” et “l’intersubjectivité” : en effet, le contexte d’une lecture est partagé puisque la linguistique, la culture, le contexte historique, l’esthétique, les conventions littéraires, les codes littéraires et les genres littéraires vont impacter la subjectivité du lecteur. Son interprétation sera alors influencée par l’intersubjectivité (c’est la manière dont une expérience, une perception ou une interprétation individuelle prend sens et se construit à travers le partage et l’échange avec d’autres sujets dans un cadre collectif). Nous pouvons comprendre “l’horizon d’attente collective” avec l’exemple des genres littéraires. En effet, si nous nous apprêtons à lire un classique, nous n’aurons pas les mêmes attentes qu’avec un roman de science-fiction ou un essai philosophique. Si nous envisageons de lire Les Misérables de Victor Hugo, on ne s’attend pas à plonger dans un univers futuriste rempli de nouvelles inventions. (Cet exemple manque autant de pertinence qu’il est clair.) Cela conditionne notre lecture !

C’est pourquoi il me semble approprié de placer la pensée de Jean-Marie Goulemot comme une continuité de la réflexion de Hans Robert Jauss ; en effet, dans son œuvre De la lecture comme production de sens (1985), il nous explique que la littérature est un procès d’appropriation et d’échange. Cela signifie que l’expérience de lecture est une combinaison entre le texte comme structure et le hors-texte, qui représente la situation de lecture (ceci est très proche de la pensée de Jauss et de l’École de Constance). De fait, la lecture est une expérience à la fois corporelle, culturelle et historique. Conformément à cela, les trois piliers d’une expérience de lecture sont ainsi : physiologique, historique et prenant en compte la bibliothèque des lectures passées du lecteur.

La physiologie nous rappelle la lecture comme un acte incarné : nous pouvons lire allongé, debout, assis, dans la rue, dans le bus ou chez soi au calme. Nous pouvons lire en plein soleil ou par une journée d’orage. La luminosité, le confort, la typographie, de même que la condition physique du lecteur (fatigue, maladie, pleine forme…) influent sur la lecture.

L’histoire est, quant à elle, le contexte culturel de l’époque dans laquelle se situe le lecteur, les maisons d’édition et leur prestige pouvant influencer les attentes lors de n’importe quelle lecture, ainsi que la culture institutionnelle de l’époque (comme les romans de chevalerie, le courant romantique, le classicisme…).

Enfin, la bibliothèque des lectures passées du lecteur comprend toutes les interprétations qu’il a pu faire lors de lectures précédentes pour ensuite les associer, malgré lui, à ses lectures présentes (si vous avez lu La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, l’économie de mots dans Madame Bovary de Flaubert nous semble alors plus juste et nous permet d’apprécier le style et le génie de Flaubert en raison de notre lecture précédente, qui nous a fait découvrir le style classique au moyen de sa sobriété et de sa rigueur narrative). Il y a toujours, dans la lecture et l’expérience que l’on fait, un dialogisme et de l’intertextualité. Si l’on reprend la scène de l’orangerie dans La Chartreuse de Parme, le parallèle avec le mythe de Psyché et Cupidon apparaît aisément. Fabrice et Clélia s’y retrouvent la nuit, à l’abri des regards, dans une obscurité totale qui protège leur amour. Cette situation rappelle celle de Psyché, condamnée à ne jamais voir son époux, qui ne vient à elle que dans l’ombre. Mais, comme dans le mythe, la lumière finit par briser cet interdit : plus tard dans le roman, Fabrice aperçoit Clélia à la lueur d’une bougie, tout comme Psyché découvre que son mystérieux mari est en réalité Cupidon grâce à la flamme d’une lampe. Dans les deux récits, cet instant de révélation marque le début des catastrophes : pour Psyché, une série d’épreuves mortelles ; pour Fabrice et Clélia, l’annonce de leur destin tragique. La scène de l’orangerie s’impose ainsi comme une véritable prolepse, et l’intertextualité avec le mythe nous aide à mieux en saisir toute la portée dramatique. Nos lectures passées influencent nos lectures présentes.

Cela me fait penser à la philosophie d’Isabelle Thomas-Fogiel, qui développe l’infinitisation du fini dans Le lieu de l’universel, Impasse du réalisme dans la philosophie contemporaine, publié aux éditions Seuil en 2015. L’auteur, qu’elle soit picturale, cinématographique ou littéraire, ne peut mettre un point final à son œuvre : il n’est pas le maître de cette décision. Son œuvre, comme objet fini, devient infinie par la multitude d’interprétations que peuvent en faire les spectateurs ou lecteurs. Comme nous l’avons vu précédemment, l’interprétation d’une œuvre et son sens sont impactés par le contexte de l’époque, par ces changements sociaux et historiques. Les interprétations se renouvellent sans cesse, donnant ainsi le caractère d’infini à la finitude même d’une œuvre dans sa matérialité.

Du point de vue de Hans Robert Jauss et Jean-Marie Goulemot, la réponse à la question « Qu’est-ce que lire ? » ne peut se départir d’une contrainte historique et culturelle.

À ceci s’ajoute une nouvelle contrainte. Charles Grivel, dans Production de l’intérêt romanesque, met en lumière la contrainte structurelle. La seule liberté, selon lui, qui nous est accordée par la lecture est celle de choisir ou non d’ouvrir un livre. Une fois que nous décidons de plonger dans une œuvre, nos libertés se retrouvent captives de la structure narrative de celle-ci. La narration contrôle nos attentes, le suspense, les émotions, le rythme, l’organisation des informations et bien d’autres paramètres encore. Aussi soutient-il que « la narration a pour but la maîtrise du lecteur ». La structure narrative devient ainsi un nouvel obstacle à la subjectivité dite “pure”.

De surcroît, la narration, comme production de l’auteur, nous amène à interroger le rôle de ce dernier dans la lecture. Nous étudions depuis le début de cet article l’expérience de lecture comme plus que la simple subjectivité. En effet, la volonté de l’auteur ne peut être soustraite de l’acte de lecture. Cet aspect semble pouvoir être corroboré par une citation de Jean-Paul Sartre, appartenant à son essai Qu’est-ce que la littérature : « Tous les ouvrages de l’esprit contiennent en eux-mêmes l’image du lecteur auquel ils sont destinés ». Cela signifie que toutes les créations intellectuelles ou littéraires sont pensées pour être vues ou lues par quelqu’un. Ce qu’il entend par “image du lecteur” peut être interprété comme les “happy few” de Stendhal pour La Chartreuse de Parme. Ce dernier avait écrit son livre non pour tout le monde, mais pour quelques intellectuels qui pourraient comprendre son œuvre. On appelle ça le lecteur idéal, celui auquel est destinée l’œuvre. « Tous les ouvrages de l’esprit (œuvres) contiennent en eux-mêmes l’image du lecteur (lecteur idéal, celui qui pourra comprendre le sens profond de l’œuvre) auquel ils sont destinés. » Nous sommes alors sous l’emprise de la volonté de l’auteur dans l’expérience de lecture.

Hans Robert Jauss et Jean-Marie Goulemot présentent alors la contrainte historique et culturelle de la lecture. Charles Grivel nous expose la contrainte structurelle d’une œuvre littéraire, et Jean-Paul Sartre étaye ainsi la contrainte de la volonté de l’auteur.

Tout ceci me fait percevoir le livre comme une prison dorée. Il n’en a pas l’apparence, mais les nombreuses contraintes qu’impose sa conception nous détiennent captifs de l’expérience de lecture.

La subjectivité ne peut donc être envisagée qu’en prenant en compte tous ces aspects. L’acte de lecture est donc structuré malgré nous.

Cependant, la suite de l’ouvrage 150 textes théoriques et critiques de J. Vassevière et N. Toursel, publié par Armand Colin, nous propose une transition à ces idées au caractère inflexible. L’exemple d’Italo Calvino et de son œuvre Si par une nuit d’hiver un voyageur, écrit en 1979, est ici très pertinent. Par ce roman, nous pouvons donner aux lecteurs un rôle propre. En effet, si nous prenons le genre policier, nous nous retrouvons face à des histoires inachevées et des indices dispersés à interpréter. Le lecteur doit alors, par lui-même, reconstruire l’histoire à travers des signaux donnés par le texte. Nous sommes alors toujours contraints par la volonté de l’auteur et par la structure narrative qu’il a mise en place, mais nous avons ici un rôle actif. Nous sommes toujours dans un cadre guidé constitué de la contrainte structurelle de Grivel, de la contrainte historique et culturelle développée par Hans Robert Jauss et Jean-Marie Goulemot, et enfin de la contrainte qu’impose la volonté de l’auteur. Nous sommes donc captifs, mais dans un rôle actif et créatif. C’est à nous de comprendre l’œuvre. Tout ne nous est pas toujours donné à voir comme cela peut l’être dans un roman de Flaubert : dans Madame Bovary, l’auteur livre une profusion de détails minutieusement travaillés. L’imagination du lecteur est alors moins sollicitée pour comprendre l’intrigue et ses enjeux — qui sont exposés avec clarté — que pour se représenter graphiquement le roman dans son esprit. Ainsi, la créativité du lecteur ne consiste pas à combler des vides narratifs, mais plutôt à habiter un monde déjà saturé de significations et de descriptions. Mais ceci n’est qu’une impression de lecture personnelle.

Ce rôle actif, alors développé par Italo Calvino, nous propose une échappatoire à cette prison dorée qu’est le livre. Je poursuivrai ma lecture de 150 textes théoriques et critiques de J. Vassevière et N. Toursel pour découvrir l’acte de lecture dans sa totalité et trouver de nouvelles échappatoires.

En attendant, ma réponse à la question « La subjectivité a-t-elle sa place dans l’expérience de lecture ? » est : oui, mais sans être entièrement affranchie. Elle ne peut être pleinement abolie, bien qu’elle soit régie et encadrée par de nombreuses contraintes structurelles, culturelles et historiques. La subjectivité semble ainsi bornée.

Bien qu’il ne soit pas coutume de conclure par un exemple, je voudrais être sûr que ma réponse finale soit claire. Lorsque j’ai lu Madame Bovary de Flaubert, j’ai eu l’impression que tout était simple. Chaque détail était tellement travaillé avec tant de précision que nous n’avions aucun travail à effectuer pour comprendre ou interpréter. Chaque intention me semblait claire et chaque description complète et sans aucun manquement. Nous n’avions plus qu’à imaginer graphiquement l’univers de l’œuvre et nous laisser porter, comme le long d’un fleuve tranquille. Ceci est donc mon interprétation subjective, mon expérience de lectrice. Cependant, la minutie et la richesse descriptive flaubertienne sont l’une de ses caractéristiques propres, et j’en étais consciente en raison des cours que j’avais pu avoir. En outre, mes impressions s’appuient sur les conventions partagées du réalisme ou des codes du roman classique. J’étais donc dans l’attente d’une description et d’une narration claires. Enfin, mon impression de fluidité dans le texte est permise par une construction narrative et stylistique voulue par l’auteur.

Là où finit la subjectivité commence l’intersubjectivité.

PS : En lisant cet article, vous ajouterez vos propres impressions aux miennes, et par ce jeu d’intersubjectivités, nous entrerons dans une véritable mise en abyme des interprétations de lecture !

Sources

Littérature : 150 textes théoriques et critiques d J.Vassevière et N.Toursel par Armand Colin et moi-même.

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