1 ) Résumé
Comment imaginez-vous la Terre dans 100 ans ? Saul Pandelakis explore une des réponses possibles à cette question à travers La Séquence Aardtman. Un livre si riche qu’il est difficile d’en faire un résumé. Tant de thèmes et de visions différentes y sont abordés !
Dans 100 ans, l’humanité est en déclin. Nous ne sommes plus que quelques millions. Le climat semble s’apparenter à un été permanent. Les habitats salubres se raréfient. Des expéditions spatiales sont lancées pour trouver de nouvelles planètes sur lesquelles se réfugier.
Par ailleurs, un système de points est mis en place : chaque être vivant doit s’atteler à gagner des points et augmenter sa note s’il veut ne serait-ce qu’entrevoir la possibilité de se nourrir, se vêtir ou encore trouver un logement. Cela relève presque de l’impossible pour les humains, qui sont à présent désavantagés par ce système de crédit social depuis les lois d’autonomisation des robots.
En effet, les humains ont permis aux IA de s’incarner dans des corps semblables aux nôtres. On les appelle les bots. De par leurs lignes de code, de plus en plus performantes à chaque nouvelle génération de bots créés, les IA sont à présent douées de sensibilité, de sentiments et d’émotions. Certains ont du mal à concevoir ces IA dotées d’un corps comme des êtres à part entière. Les bots tentent, par-dessus tout, de se définir par eux-mêmes et non par imitation de leur créateur. Certains se battent pour valoriser chaque forme de vie, d’autres, par colère, les rejettent. Le déclin de l’humanité est à son paroxysme.
C’est dans ce monde que nous suivons l’histoire de deux personnages. Roz, un homme transgenre, parti en mission spatiale, qui s’occupe d’Alex, l’intelligence artificielle du vaisseau qui les guide à travers l’espace. Depuis cinq ans maintenant, il respire, mange et travaille avec les mêmes personnes. La monotonie du quotidien n’attend qu’à être bouleversée.
Puis nous découvrons également, sur Terre cette fois, Asha, une bot transgenre, qui épouse la cause des siens en étudiant l’incarnation des intelligences et leur finitude.
Pour reprendre le résumé des éditions Goater :
“Cette histoire est à l’heure, et aussi celle de deux nerds fous amoureux, d’une philosophe malicieuse, de militants épuisés, d’une journaliste timide et d’un entrepreneur génial par accident. Roz et Asha ne se connaissent pas. S’ils devaient un jour se rencontrer, ce serait grâce à tous ceux-là, et peut-être à une certaine ‘Séquence Aardtman’ qui sommeille entre deux lignes de code.”
Plus que l’histoire de ces deux personnages, nous découvrons celle de ceux qui ont mené la Terre là où elle en est aujourd’hui. Plus qu’un simple récit, plus que de simples rencontres, ce livre questionne les identités, les corps, l’humanité, les conditions de vie, la tolérance, le transhumanisme, ainsi que la technologie et sa présence dans nos vies.
2) Univers graphique, design du récit
Pour vous parler de l’univers et du décor de ce livre, il faut absolument découvrir son auteur pour mieux comprendre et apprécier le geste.
On sent dans La Séquence Aardtman tout le bagage de designer de Saul Pandelakis. Enseignant-chercheur en design à l’Université Toulouse-Jean Jaurès, il explore les liens entre esthétique, technologie et identité à travers le Queer[ed] Design (qui est une façon de penser et de créer le design qui remet en cause les normes traditionnelles, notamment celles liées au genre ou à la société, pour imaginer des objets, espaces ou expériences plus libres, inclusifs et divers.). Cette approche transparaît dans son écriture : les décors, les objets et les espaces ne sont pas de simples éléments de décor, mais de véritables prolongements du récit. Chaque environnement semble pensé, structuré, presque designé, comme si Pandelakis transformait son savoir visuel en langage narratif. Cela crée un univers à la fois crédible, sensoriel et porteur de sens.
Tout reste accessible, imaginable, car l’auteur ancre son récit dans un cadre familier, celui de notre monde actuel. Nous y retrouvons nos immeubles, nos maisons, nos bars et nos métros tels que nous les connaissons. Rien n’y paraît extravagant ou futuriste. Il n’y a pas de voitures volantes ni de décors délirants. Tout est inscrit dans un environnement crédible, proche de notre quotidien. La différence réside dans l’intégration discrète d’éléments technologiques plus avancés : tablettes omniprésentes, bots, vaisseaux spatiaux plus évolués, ou encore un système de points qui détermine l’accès à la nourriture et au logement.
Pour paraphraser Saul Pandelakis : ce qui l’agace dans l’esthétique futuriste, c’est de vouloir faire du futur. Il dit que nous créons des univers continus en termes d’esthétique, par exemple tout est bleu, streamline et métallisé. Cela donne l’impression que tout sort de la même boutique de design. Mais il affirme qu’il n’y a aucun moment dans l’histoire où les choses ont été comme ça. Quand on regarde les photos des intérieurs au début du XXe siècle, les gens avaient des meubles qui avaient entre cinquante et cent ans. Encore aujourd’hui, lorsque l’on rentre dans une maison, les gens n’ont pas que des meubles qui viennent d’être achetés en 2023. Ils ont un ensemble d’objets qui sont très hybrides, qui viennent de plusieurs époques, plusieurs cultures industrielles ou artisanales. L’auteur explique que c’est pour lui très important de montrer qu’il n’y a pas de futur qui soit homogène.
Plus que les progrès technologiques, ce sont les mécanismes sociaux, transposés cent ans plus tard, qui nous dévoilent l’évolution d’un monde probable.
Ce récit n’est que questionnements et réflexions. On est invité à penser, à interroger. Au fil des pages, débats et prises de position s’inscrivent avec autant de clarté que de subtilité. Rien n’est défendu ni discuté de façon frontale et directe : les idées sont glissées dans le récit. Elles vivent au travers des personnages qui les formulent. Tout n’est que métaphores et rôles inversés. Elles nous conduisent à regarder en face la réalité présente, ce qui est saisissant, puisque nous sommes dans un livre de fiction présenté comme futuriste. Cette transposition de notre monde dans l’avenir permet alors de prendre du recul pour mieux observer le monde en l’état actuel.
Par ailleurs, l’écrivain excelle dans l’art de la description. Chaque détail participe à l’atmosphère générale, si bien qu’on a parfois l’impression que la pièce ou l’ambiance décrite se déroule autour de nous et qu’on en fait partie intégrante. J’ai parfois eu l’impression d’être un personnage à part entière dans le récit, tant l’immersion rendue possible par son écriture est totale.
Javier Cercas écrit :
“Pour le lecteur, l’écriture doit être comme la vitre d’une fenêtre, qui est là sans que l’on s’en rende compte, et qui ne se fait pas remarquer pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle laisse transparaître (une vitre qui se fait remarquer n’est pas une humble vitre, mais un prétentieux vitrail). Évidemment, cela n’est qu’une impression, et qui plus est une fausse impression — l’écriture ne fait pas transparaître la réalité, elle la crée — mais il s’agit d’une impression nécessaire : cette magie est une partie importante de la magie de la littérature.”
L’écriture de Pandelakis crée la réalité qu’il nous dépeint. Plus qu’observateurs, nous devenons la réalité qu’il crée. Le sentiment de ne pas lire mais de participer à l’histoire, comme si j’avais mon propre rôle à jouer dans le roman, m’a suivi tout au long des six cents pages. L’impression de sentir la chaleur étouffante de leur monde, de pouvoir goûter la sueur sur leur peau lisse, de ressentir leur fatigue, de marcher à côté d’eux en sentant le poids de leur corps se balançant au rebond de leurs pas. La disposition des objets, les décors, les détails choisis : tout participe à la création d’images aussi uniques que précises dans nos esprits. Encore une fois, l’écriture crée la réalité. Elle ne laisse pas voir, elle nous plonge dans le récit, si bien que nous n’avons plus l’impression de lire, mais de vivre parmi eux. L’immersion est absolue. Rien que pour cette expérience, ce livre vaut d’être lu.
Voici quelques extraits pour illustrer mes propos :
“En confirmant son intuition, elle a le sentiment de se faire happer par l’amour de Zaïre et Adrian. La sueur et l’affection brillent sur les épaules dégagées par leur débardeur. Ils n’ont pas besoin de se toucher : l’envoûtement perle sur l’espace réduit qui les sépare et qu’elle partage.”
“Adrian regarde un peu alentour, laissant les murs lui raconter où il a mis les pieds, et surtout chez qui.”
“Des verres quadrillés de blanc. On dirait deux cylindres abstraits, qui caricaturent l’idée de verre plutôt qu’ils n’en assurent la fonction.”
L’univers du livre s’étire jusqu’à nous envelopper totalement. On peut ainsi remarquer le génie des études de design de l’auteur, qui a le don de créer des atmosphères et des émotions rien qu’avec les décors qu’il imagine.
En outre, le style de l’auteur est transcendant, comme un mélange de poésie et de réalité crue. Il décrit les choses de façon si juste. Saul Pandelakis parvient à expliquer des sentiments, des ressentis, des émotions, des situations et des aspects de la vie qui nous semblent parfois flous ou opaques, puisque nous ne trouvons pas les mots pour les expliquer. Il utilise pourtant la même langue que nous, les mêmes outils, mais réussit à en faire quelque chose de sublime, presque magique. Nous, simples mortels, ne savons pas faire cela. L’expression, l’écriture et le choix des mots sont si authentiques que nous avons parfois l’impression de nous lire nous-mêmes. À travers sa plume, ce que nous sommes se révèle à nous, comme si chaque phrase éclairait des parts de notre intimité que nous ignorions.
“Peut-être que je délire. J’ai envie d’envoyer ce message dès maintenant, parce que les mots sont si nus qu’ils vont faire saillir le doute à la relecture.”
“Ils n’avaient pas voulu d’enfant. Ils étaient trop occupés à vivre, à connaître le secret mutuel de leurs êtres.”
“Elle nourrissait aussi une passion pour l’obscurité. Quand elle se postait la nuit au balcon, ou à l’envers sur son échelle, elle arrivait parfois toucher des morceaux d’existence qui semblait appartenir qu’à elle.”
3) Sujets abordés
Par la diversité des sujets traités ainsi que les problématiques que soulève ce roman, certaines réflexions de l’auteur m’ont marquées. Parmi elles : la technologie, la performance, l’identité, le corps, le transhumanisme, le climat.
Tout d’abord, la technologie, sans être futuriste, est bien plus développée que la nôtre, mais reste accessible, et il est facile de se la représenter.
Dans le roman, cette dernière est à présent une composante plus qu’essentielle dans la vie des humains et des bots. Pour vous donner un exemple : Zahir, un des personnages secondaires humains, est remis en liberté à la suite d’une sorte de garde à vue. La première chose qu’il va faire en sortant est de chercher à récupérer son pad (autrement dit : la tablette sur laquelle réside son nombre de points et, par conséquent, la chose la plus importante pour accéder à un travail, à de la nourriture…). La toute première chose pour laquelle il s’inquiète, c’est son pad, et non le fait de rentrer chez lui, de manger ou de se reposer. Il est dépendant, bien malgré lui, de cet outil numérique. La société l’y oblige, puisque la satisfaction des besoins primaires y est rattachée.
Et tout laisse penser que nous avons, nous aussi, déjà commencé l’assimilation aux futurs technologiques que l’on s’imagine. Le propre de l’homme est sa capacité à s’adapter. Pour illustrer ce point, il suffit d’observer l’humanité : les sociétés se sont adaptées aux changements climatiques et aux catastrophes naturelles. De la même manière, notre peau s’est adaptée pour mieux se protéger des rayons du soleil, tout comme notre foie s’est adapté à l’alcool. Et aujourd’hui encore, nous ajustons nos comportements au monde qui nous entoure. Que sommes-nous sans notre téléphone ? Devenu un objet d’intégration sociale, sans lui nous sommes, de façon paradoxale, déconnectés du monde. Nous ne pouvons nous en passer. Aller aux toilettes avec ce dernier est devenu un réflexe “naturel”, et il serait presque incongru, voire inconcevable, d’y aller sans. La dépendance à notre téléphone représente ainsi la mutation comportementale et culturelle en cours, qui pourrait être perçue comme le premier pas vers une humanité augmentée.
“Cependant, quand elle regarde le monde autour d’elle, les paires d’yeux rivées sur les pads, en quête du point, du paiement, du statut et de la relocalisation, elle se dit qu’ils et elles sont collectivement malades de ce fonctionnement. Addicts à Lootoo. Incapables de ralentissement, d’arrêt. Et pas une vacance ou une pause : un arrêt véritable pour prendre le temps de penser. C’est dans cet esprit de dissidence qu’elle a progressivement glissé vers le désir de quitter l’appart, en fin d’aprem, plutôt que d’ouvrir un nouveau document pour une énième mission.”
Alors, sommes-nous encore libres d’utiliser notre téléphone, ou est-ce lui qui nous utilise déjà ?
De plus, dans cette même branche technologique et transhumaniste, la notion de performance est poussée à son paroxysme. En effet, les humains et les bots sont soumis à un système de crédit social qui leur permet d’accéder à des logements, à des soins, à de la nourriture… Chaque action fait augmenter ou baisser le nombre de points de la personne en question. Un refus d’interview fait baisser la note, tout comme acheter des sucreries en emballage plastique plutôt qu’en carton. Accepter un job rapide ou prendre les transports en commun plutôt que la voiture fait augmenter le score de chacun. Chaque fait et geste sont pris en compte. Tout ceci est inscrit sur leur pad, devenu élément indispensable de leur existence.
Les bots étant avantagés dans ce système, les humains, eux, vivent de façon plus directe sous le prisme permanent, angoissant et oppressant, d’une performance à atteindre sous peine de ne plus avoir de ressources pour subsister.
En ce sens, la Séquence Aardtman semble s’être inspirée du concept du crédit social chinois ou du score de crédit américain, mais en les radicalisant. L’auteur extrapole. Il nous conduit par conséquent à une dystopie où tout comportement devient une donnée mesurable, et où la valeur humaine se confond avec la performance.
Le système de crédit social chinois existe réellement, mais il est souvent mal compris à l’étranger. En réalité, il n’existe pas en Chine un seul score national pour chaque citoyen. Il s’agit plutôt de plusieurs systèmes locaux ou expérimentaux, gérés par différentes autorités ou entreprises, depuis les années 2010. Leur but est d’évaluer la fiabilité des personnes et des entreprises, par exemple selon le remboursement des dettes ou le respect des règles. Un mauvais score peut entraîner certaines sanctions, comme des restrictions de voyage ou de prêt. Cependant, ce système n’est pas centralisé et ne prend pas en compte les gestes du quotidien, comme rouler trop lentement ou acheter du plastique.
Plus encore, le livre donne à voir la recherche de performance absolue dans notre société actuelle. Toujours plus d’ambition. Trouver un meilleur travail, plus de richesse, plus de visibilité sur les réseaux sociaux… encore et toujours plus de tout. Nous nous enfermons ainsi dans une spirale infernale du “toujours plus” qui s’apparente à moins de repos pour plus d’argent, et plus d’argent pour plus de performance et plus de performance pour plus de reconnaissance. Et ceci encore et encore. On en oublie de respirer, de s’arrêter, de prendre le temps et ainsi de remarquer la beauté des choses simples.
En outre, les conditions de dégradation de la planète et du climat sont très marquées dans le récit. En effet, les températures stagnent à 40 degrés, quelle que soit la saison. Les climatiseurs sont un luxe que ceux qui en ont le plus besoin ne peuvent se permettre. L’altération de la Terre est telle qu’on envoie des vaisseaux dans l’espace pour cartographier ce dernier et ainsi découvrir des planètes aux mêmes propriétés que la nôtre, à ensemencer. La quête spatiale est à son apogée.
“Terraformer à proximité avait échoué ; on avait donc commencé à chercher des planètes candidates, de nouveaux cailloux à quelques années-lumière. On savait le ciel saturé comme une décharge, constellé de fragments de satellites à la dérive. Le temps était compté, avant que les nuages ne se referment comme un tombeau.”
Tout nous amène à prendre du recul sur notre propre monde, notre propre société, nos propres conditions de vie. Ce roman est traversé par une multitude de questionnements. Les sujets y sont d’une pluralité hors du commun. Chaque page, chaque recoin est riche de réflexions. À lire absolument !
4 ) L’identité
« On cherche tellement à se différencier des humains, ou alors à leur ressembler, qu’on ne s’appartient jamais. »
Ici, ce sont les bots qui parlent. Mais en substance, ce livre est un miroir qui nous renvoit le reflet de notre propre humanité. Tout est pensé avec une certaine distance pour une prise de recul plus évidente. Il suffit alors de transposer la phrase dans un contexte différent pour que le sens prenne vie pour nous :
« On cherche tellement à se différencier les uns des autres, ou alors à se ressembler, qu’on ne s’appartient jamais. »
Cet examen de nos rapports mutuels m’appelle à me demander : qu’est-ce qu’être ? Qu’est-ce qu’exister ? Qu’est-ce qu’une personne ? Un corps ? Une âme ? Un esprit ? Les trois en même temps ? Qu’est-ce que l’identité ? Pourquoi nous y accrochons-nous autant ? Qui sommes-nous ? Qui suis-je ?
Tout commence par la naissance. Cet événement qui nous jette brutalement dans le monde sans aucun remords. On passe du paradis sur terre — le ventre de la mère — où tous nos besoins sont comblés sans qu’on ait la nécessité de se poser des questions, puis on se retrouve dehors, au froid, en surcharge cognitive, et tout ça avec un surplus de stimuli sensoriels.
La violence du choc qu’est la naissance est amenée une nouvelle fois sous le prisme du miroir. En effet, les bots sont des IA incarnées dans des corps. En ce sens, la mise en relation d’une conscience et d’une corporéité représente leur « naissance ». N’étant que process et lignes de code dans leur serveur, ils sont soudainement soumis à un maelström de sensations, de ressentis et de stimuli sensoriels :
« Un trou noir, gluant et imposant. Puis des crissements, beaucoup d’informations, plus que j’en avais jamais eu. Des images me viennent, me quittent immédiatement, je renonce à les saisir; je vois bien que j’imagine des choses sans nom, que des tracés coulent dans mes process, creusent quelque chose qui semble fait de liquide et de sable, les mots font des colonnes étagées de sens qui m’encombrent, je veux dire quelque chose comme j’ai l’habitude de dire, avec des mots écrits, mais j’entends un son, je n’analyse pas, je l’entends, je suis une peau immense et je crois que c’est ça, je suis en train de sentir mes premières sensations. Putain, c’est ça, je sens, je sens, j’ai une surface et un poids, j’ai un corps, je ne sais pas ce qui m’arrive et j’ai un corps. »
L’initialisation des bots est décrite comme brutale. En l’espace de seulement dix minutes, ils se retrouvent dans un corps et sont jetés dans le monde. On les briefe en quelques secondes et ils se retrouvent seuls face à eux-mêmes. Face au monde. :
– « Ok, on va pouvoir vous sortir du coffre. Vous allez voir, ça se fait très bien.
– Je ne sais pas si je peux tenir debout.
– Julian, vous êtes submergé, c’est normal. J’ai l’habitude, je vais vous guider. Déjà, j’ai quelques petites formalités pour vous. Je dois vous informer que vous avez bien été incarné, comme prévu, dans un modèle de série 4GMZ78D. Votre numéro unique de modèle est le : 80078323120-489875. Ce numéro est consigné dans votre dossier, en cas de réclamation ou de dysfonctionne-ment. J’ai généré ici vos identifiants de citoyenneté à partir de vos codes usine. Ils ont été communiqués à l’État qui est dans l’obligation de vous fournir sous quatre jours ouvrés tous les éléments nécessaires à votre insertion dans la société. Vous aurez un document d’identité temporaire, un compte temporaire sur Lootoo et une proposition de résidence dans l’heure. La première résidence est en général gardée vingt-quatre à quarante-huit heures. Dès que vous aurez un peu plus atterri, vous vous occuperez de tout cela. Lootoo vous proposera aussi un emploi. Je reste votre référent pendant une semaine. Vous pouvez me joindre par message à une adresse que je joins dans votre dossier numérique. Quand la procédure sera terminée, je vous accompagnerai au vestiaire et on vous donnera une tenue et un pad. Jusqu’ici ça va?
– Beaucoup de choses temporaires.
J’essayais de regarder ses yeux, comme il l’avait suggéré. Mais ma tête était si lourde. Je commençais à sentir mes mains, mais dès que je lovais constaté, mes doigts s’étaient mis à picoter, comme si je les avais Trop sollicités. Mon visage m’avait chuchoté d’autres choses, encore des informations, et j’avais réalisé que des larmes coulaient sur mon visage. Instinativement, mon bras s’était levé, et il m’avait semblé si léger, alors que j’essuyais la peau humide, pas par gêne, mais plutôt pour vérifier que je n’hallucinais pas. J’avais senti avec surprise le picotement de ma barbe ».
Pour eux, tout est à faire. Ils n’ont plus la possibilité d’être, d’exister simplement. Ils deviennent des êtres d’action. Ils doivent faire maintes et maintes choses pour s’insérer dans le monde. Le ventre chaud et confortable où tous nos besoins sont comblés, et à tel point que nous sommes inconscients de leur existence, nous manque cruellement. Toutes ces sensations et ces futures actions en perspective nous poussent à agir vite et mieux, toujours mieux (mais il est important de se rappeler que le mieux est l’ennemi du bien) : aller à l’école, trouver sa voie ou pas, mais en tout cas trouver un job, gagner de l’argent, s’acheter une voiture, une maison, fonder une famille, et travailler, encore. Ce schéma s’invite à nous dès le plus jeune âge et nous perdons aussitôt ce privilège d’être, d’exister, d’être vivant sur terre. Maintenant, il faut agir et performer.
Encore une fois, chaque sujet abordé semble faire la satire de notre société par le procédé de la mise en relief et de l’hyperbole. Chaque élément est comme poussé à son paroxysme. Que ce soit les inégalités qui y sont représentées, la technologie, le climat… et surtout les questions d’identité… Cependant, rien n’est exagéré. L’amplification des idées reste maîtrisée et permet ainsi d’accentuer le propos sans tomber dans l’invraisemblable. L’auteur mène l’ouvrage avec intelligence et finesse.
De surcroît, le prisme du corps est mis en valeur par l’initialisation des bots. Qu’est-ce qu’un corps ? Que représente-t-il ? Ces questions m’ont conduit à la suivante : pourquoi nous façonnons les robots à notre image en règle générale ?
Saul Pandelakis propose la réponse suivante :
-« La question est : pourquoi les humains ont-ils génitalisé les bots?
-Ben, j’ose pas le dire mais…
-Oui, le service sexuel, vous pouvez le dire. Beaucoup des premiers bots étaient dédiés à cette tâche avant les lois d’autonomie. Mais la chose intéressante est que beaucoup de bots spécialisés dans d’autres tâches étaient aussi génitalisés. Alors qu’il aurait coûté beaucoup moins cher de ne pas le faire. Donc l’explication utilitariste ne tient pas. Je vous propose ceci : les humains créent les bots à leur image, parce que pour eux, la vérité du corps se tient dans ce marquage sexué. Un bot qui se dégénitalise, d’une certaine manière, ne fait que tisser une réalité politique de son corps, en rupture avec un héritage fonctionnaliste.«
Arthur C. Clarke répondait déjà la question dans Rendez-vous avec Rama. La vérité du corps est dans la forme anthropomorphe.
Deux explorateurs s’aventurent dans un vaisseau extraterrestre et découvrent une combinaison bien trop grande et différente d’eux pour être un uniforme humain :
« Cette créature était-elle un Raméen ? se demanda Norton. Nous ne le serons probablement jamais. En tout cas, ça avait dû être une créature intelligente, car aucun animal n’aurait pu maîtriser un équipement aussi élaboré.
– Près de deux mètres cinquante, dit Mercer d’un ton pensif, sans compter la tête… mais quelle sorte de tête ?
– Trois bras, et vraisemblablement trois jambes. la même structure que les araignées, mais avec des formes plus massives. À votre avis, c’est une coïncidence ?
– J’en doute. nous faisons les robots à notre image; on peut s’attendre à ce que les Raméens en fassent de même.«
(NB : Plus que la vérité du corps, pourquoi nomme-t-on des objets tels que l’électroménager ou les vêtements ? Sur des bouilloires, il peut être inscrit des prénoms comme Justine. La nouvelle collection de jeans Promod a des noms pour chaque modèle tels que Lucien, Hector ou Eugène. Cela crée-t-il un lien particulier ? Une personnification crée-t-elle plus de confiance dans le marché et les achats ? Est-ce la même chose pour les bots ? Les a-t-on façonnés de cette façon pour qu’ils nous paraissent normaux, ordinaires, qu’on s’y habitue, que l’image du commun nous fasse baisser notre garde face à la peur de ce qui n’est pas nous ?)
Dans la question : Qu’est-ce qu’un corps ?, prendre en compte l’image idéale de ce dernier, façonnée par la société me semble primordial.
Comme nous l’avons vu précédemment, dans cette fiction, la création des corps bots débute par les sex dolls. L’idée de corps est alors immédiatement génitalisée pour façonner l’autre selon ses désirs — et c’est en ce sens que les bots sont tous beaux :
“[…] quoi qu’il arrive, les bots sont et seront toujours beaux selon l’idée de Beau de leurs créateurs. Ces corps rêvés, notre prison, […]”
Nous sommes tous influencés par les normes sociales, comme par exemple l’idéal du beau, de la femme fatale, de l’homme viril. Il ne faut pas être trop comme ci ou trop comme ça. Il ne faut pas être trop efféminé sinon tu es trop gay, ni trop gros faute de quoi tu es hors course, il ne faut pas être trop noir, ni trop typé sauf si c’est séduisant, etc., et ceci sans fin. Tout comme les bots, nous sommes prisonniers de ces idéaux à atteindre et auxquels correspondre.
Cela m’amène à une question sur l’identité transgenre ou autre. Tout ce qui n’entre pas dans le schéma binaire de l’homme ou de la femme.
Lors de ma lecture, j’ai eu des difficultés à me représenter ces corps différents du mien. Pourquoi ai-je tant de mal à visualiser ce qui est différent de moi ? À maintes reprises, Pandelakis énonce subtilement, dans les dialogues, qu’il est très désagréable pour les personnes trans ou du moins considérées comme “différentes” d’être questionnées de manière impudique sur leur corps ou leur choix. Puisque cela sort du clivage strict dont nous sommes saturés depuis l’enfance, dépourvu de nuance, nous sommes perdus face à ces nouvelles représentations.
Dans la postface de Récitatif de Toni Morrison, Zadie Smith propose le concept de “lecteur enthousiaste”. Elle nous dit ceci (l’extrait est long, mais le réduire en ôterait le sens et la richesse) :
“Nous n’avons pas toujours à juger la différence, à la catégoriser ni à la criminaliser. Nous n’avons pas à la prendre comme une attaque personnelle. Nous pouvons aussi tout bonnement la laisser tranquille. Ou bien nous pouvons, comme Morrison, éprouver un vif intérêt à son endroit :
La lutte visait à obtenir une écriture incontestablement noire. Je ne sais pas encore très bien ce qu’est celle-ci, mais ni cette ignorance ni les tentatives pour disqualifier l’effort de le découvrir ne m’empêchent d’essayer de poursuivre mon objectif. Mes choix de langage (parlé, oral, familier), ma dépendance à des codes ancrés dans la culture noire en vue d’une compréhension totale, mon effort pour créer une double conspiration et une intimité immédiates (sans aucun matériau explicatif propre à établir une distance), ainsi que ma tentative pour façonner un silence tout en le rompant, sont des tentatives visant à transfigurer la complexité et la richesse de la culture afro-américaine en une langue digne de sa culture.
Visibilité et vie privée, communication et silence, intimité et rencontre sont tous exprimés ici. Le lecteur qui ne voit dans ce paragraphe que sa propre exclusion peut avoir besoin de réaliser mentalement, dans son esprit, l’expérience que Récitatif réalise dans la fiction : celle d’ôter tous les codes raciaux d’un récit concernant deux personnages de races différentes pour qui l’identité raciale est cruciale.
Afin de la mener dans un espace littéraire, je choisis comme autre personnage Seamus Heaney, lui aussi lauréat du prix Nobel. Je regarde ses poèmes. Je regarde à l’intérieur. Pour comprendre pleinement l’œuvre de Heaney, il me faudrait être complètement ancrée dans les codes de la culture de l’Irlande du Nord; je ne le suis pas. Pas plus que je ne suis totalement ancrée dans la culture africaine-américaine à partir de laquelle et en direction de laquelle écrit Morrison. Je ne suis l’alliée parfaite d’aucun de ces auteurs dans leur conspiration. Il m’a fallu faire des recherches sur Google pour découvrir ce qu’est le « talc Lady Esther » dans Récitatif, et quand Heaney parle d’amasser des « baies fraîches dans l’étable», aucune image ne me vient à l’esprit. En tant que lectrice de ces deux écrivains ancrés dans leur culture, tous deux vivement intéressés par leur communauté, je puis être seulement une observatrice enthousiaste, toujours partiellement incluse – par cette grande catégorie commune : l’humain – mais aussi, en même temps, à l’extérieur en train de regarder, enrichie par ce qui est pour moi nouveau ou étranger, surtout quand cela n’a pas été dilué ni fait l’objet d’une fausse représentation – ce « matériau explicatif » redouté – pour flatter mon ignorance. Au lieu de cela, ils me tiennent tous deux rigoureusement compagnie sur la page, sans implorer ma compréhension, mais toujours ouverts à l’hypothèse qu’elle existe, [car aucun écrivains ne romprait le silence s’il ne voulait pas que quelqu’un – un « quelqu’un » toujours impossible à connaître – ne l’entende au passage. Je décris une relation exemplaire entre écrivain et lecteur. Mais comme le suggère Récitatif, les valeurs mêmes exprimées ici pourraient également se révéler utiles pour nous dans notre rôle de citoyens, d’alliés, d’amis.”
Il est facile de se rendre compte de nos préjugés, de nos cerveaux formatés, en faisant l’expérience de récits comme Récitatif de Toni Morrison. Cette nouvelle raconte l’histoire de deux jeunes femmes, l’une noire, l’autre blanche. Mais nous ne saurons jamais qui est qui. Nos préjugés parlent pour nous. Nous essayons à tout prix de résoudre l’énigme, mais nous ne pouvons que supposer. C’est à cet instant qu’on prend conscience que le monde va bien au-delà de nos perceptions limitées. Le monde est plus vaste que nos cerveaux conditionnés.
Alors, concernant cette lecture portée par des personnages trans, j’ai essayé de me présenter en “lectrice enthousiaste”, comme le dirait Zadie Smith. J’ai eu du mal à m’identifier à certains personnages, parfois “aucune image ne me [venait] à l’esprit”, mais je suis maintenant “enrichie par ce qui est pour moi nouveau ou étranger”. Et cet intérêt vif pour la différence est ici plus qu’agréable, “surtout quand cela n’a pas été dilué ni fait l’objet d’une fausse représentation – ce « matériau explicatif » redouté – pour flatter mon ignorance. Au lieu de cela, ils me tiennent tous deux rigoureusement compagnie sur la page, sans implorer ma compréhension, mais toujours ouverts à l’hypothèse qu’elle existe.”
Catégoriser ce qui est “autre”, vouloir les faire entrer dans des cases précises ne fait que les exclure davantage. À l’inverse, ceux qui cherchent à affirmer leur identité par des étiquettes telles que blanc, noir, homo, trans, la bonne élève, le rebelle… ne s’enferment-ils pas eux-mêmes dans ces moules prédéfinis ? L’idée va à l’encontre de la liberté, car nous cherchons à correspondre à une essence, à un rôle, et cela nous éloigne de ce qu’on est vraiment. Ça nous rassure. Or, j’ai l’impression qu’on est plus qu’un corps, plus qu’une identité ; si nous nous catégorisons, nous nous enfermons. Ne pouvons-nous pas nous laisser simplement être ? Plus qu’un corps, plus qu’un rôle, nous sommes tous en vie, nous sommes tous “quelqu’un”, peu importe ce que la société, les conditions de vie ou les autres veulent nous faire croire. L’identité fige ce qui, en nous, devrait rester en mouvement. Nous sommes des êtres changeants, insaisissables, bien plus vastes qu’une définition. Les mots n’ont pas tous les pouvoirs, certaines choses comme la nature profonde de chacun restent ineffables. Et “Le langage est source de malentendus.” comme dirait le renard. Nous sommes tous “quelqu’un”, dans ce qu’il y a de plus unique et de plus singulier. Asha, personnage principal, veut reconnaître cette vie singulière en tout le monde, peu importe le corps, l’espèce, la génération, le milieu de vie. Ce roman met ainsi en avant l’intégrité, la tolérance, l’acceptation des différences.
“La libération est libération : la reconnaissance de quelqu’un chez tout le monde.”
Quand nous commençons un livre, nous sommes prudents et attentifs à chaque détail. Nous écoutons, nous essayons de visualiser où l’auteur veut nous emmener. Nous nous posons des questions, nous observons. Puis, plus la lecture avance, plus nous prenons confiance. La hâte de replonger dans cet univers à présent familier nous tiraille. Nous nous laissons porter et nous finissons par simplement admirer. Nous mettons les pieds dans le plat, nous nous attachons, nous rigolons, nous nous moquons ensemble. Nous nous émerveillons de façon plus chaleureuse, plus personnelle. Tout change. Nous en venons ainsi à apprivoiser l’œuvre, comme si nous tissions peu à peu un lien d’amitié avec elle.
Le renard l’avait dit :
“Qu’est-ce que signifie «apprivoiser»? C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie «créer des liens…».”
Alors n’hésitez pas avec cette œuvre. Vous en ressortirez changé et enrichi.
Merci de votre lecture.