Pluribus de Vince Gilligan (2025)

Sortie il y a quelques jours, Pluribus de Vince Gilligan (réalisateur de la célèbre série Very Bad Trip) nous offre une vision diamétralement opposée à celle que l’on entretient généralement avec l’idée de bonheur.

Voici le synopsis de la série :

« La personne la plus malheureuse au monde est la seule capable de sauver l’humanité du bonheur. »

La logique ne serait-elle pas plutôt que l’individu le plus heureux de la Terre soit chargé de sauver le monde du malheur ? Parce que franchement, qui voudrait sauver le monde du bonheur ? Plus de conflit, plus de guerres, plus de violence.

Ici, ce n’est pas le bonheur le problème en lui-même, mais l’unité qui le produit. En effet, une sorte de virus a entraîné la fusion de toutes les consciences humaines sur Terre en une seule (sauf celle du héros, bien entendu). Il n’y a plus de « je ». L’ironie de Pluribus prend tout son sens ici. La pluralité est neutralisée par l’unité même de la fusion.

Aussi est-il que l’unité fige ? Que ce soit bonheur ou malheur, cela reste des états permanents. Mais le propre de la nature humaine n’est-il pas le changement ? Les fluctuations, les retours en arrière, les bonds en avant, les changements d’avis ou d’humeur ?

L’individualité comme condition de l’Homme

Dans Pluribus, le réalisateur nous rappelle quelque chose de fondamental. L’individualité fait de l’Homme un Homme. La personnalité, l’intimité, la vie privée, la singularité. Tout ce qui fait de nous quelqu’un d’unique est soudainement fusionné avec toutes les autres consciences de la planète pour ne devenir qu’une. La conscience semble alors ne pas être une condition suffisante à l’humanité.

La transparence avec l’autre, cette fusion, empêche maintenant toute relation. Il n’y a plus d’opacité avec l’autre, tout est dévoilé. Il n’y a plus de mystère, plus de découverte. Nous pensons maintenant tous la même chose et en même temps. La solitude n’existe plus. Jacqueline Kelen a déjà tout dit : « La solitude choisie, même sans faux-fuyants, est bien l’unique chance de se connaître et de se rencontrer soi-même. Et de s’ouvrir aux autres, à tous les autres. »

Sans séparation, la relation n’est plus possible et il ne reste que la fusion. Devenir un, c’est figer l’humain. C’est supprimer le devenir lui-même. Cela annihile la possibilité de transformation, de changement, de revenir en arrière, de faire des bonds en avant, de changer d’avis, de se contredire soi-même. Il ne reste plus que la linéarité de l’état du bonheur.

Les individus formant cette unique conscience sont évoqués au passé. En effet, l’histoire suppose un avant et un après, une décision, un événement imprévisible. Ici, rien n’arrive vraiment, tout est déjà intégré, le futur n’est qu’une répétition du présent. Ce n’est plus une histoire, c’est un état. Les individus ont eu une histoire, mais n’en produisent plus. Ils deviennent des archives vivantes, pas des acteurs.

Sans possibilité d’évolution quelconque, dans un sens ou dans l’autre. Or, l’humain, c’est de l’inachevé, du conflictuel, de l’instable, de la contradiction. L’altérité fait donc de nous ce que nous sommes.

L’un comme substance. Neutralisation des différences.

Figé, l’Homme devient fonctionnel. Il n’est plus quelqu’un mais une pièce dans une machine, ou un rouage. L’Homme sert à quelque chose, mais il n’agit plus pour lui-même. Plus affecté par son histoire et sans possibilité d’action, il se fige. La nature de l’Homme en est si profondément altérée qu’il est possible de parler de réification de cette dernière. C’est en ce sens qu’il est possible de dire qu’il devient substance.

L’humain cesse d’être un processus, une trajectoire, une contradiction vivante. Prenez l’exemple d’une table. Ce qu’Aristote appelle des « accidents », comme sa couleur ou son usure, ne changeront pas la fonctionnalité de la table. Elle reste une table qu’elle soit rouge ou bleue. Elle ne devient pas autre chose qu’elle-même.

Dans le même sens, l’humain fusionné n’est plus affecté par sa couleur de peau, son genre, son histoire sociale ou ses blessures, ses obstacles. Tout ce qui fait d’un individu ce qu’il est, est son histoire.

En outre, si l’on reste avec l’exemple de la table et qu’on lui retire ses pieds, reste-t-elle une table ? Elle n’a plus la même fonctionnalité puisqu’elle n’est plus qu’une planche. Ici, nous avons modifié la substance de la table, ce qui faisait d’elle ce qu’elle était.

Si l’on parle de l’Homme, il serait peut-être plus juste de parler de nature que de substance, puisque l’humain n’est pas un objet mais un être changeant. En lui retirant son histoire, ses différences, sa possibilité de faire autrement, de changer d’avis, la nature de l’Homme, ce qui fait de lui ce qu’il est, est comme neutralisé. Ces différences, ces histoires ne sont pas reconnues, elles sont neutralisées. L’altérité ne disparaît pas par justice, mais par indifférenciation.

Des références sont d’ailleurs faites à Bartleby le scribe de Herman Melville (1853). Dans la série, les êtres fusionnés parlent et agissent à la manière de Bartleby, c’est-à-dire sans heurt, sans opposition frontale, sans violence. Comme Bartleby disant « Je ne préférerais pas », ils n’argumentent pas, ne débattent pas, ne cherchent pas à convaincre. Ils n’entrent pas en conflit. Leur parole est plate, neutre, désaffectée. Ils ne veulent pas blesser, ni déranger, ni rompre l’harmonie.

Or, cette absence de heurt a un prix. Comme Bartleby, ils semblent hors du temps. Ils n’ont plus réellement de passé, plus de présent vécu, plus d’avenir à construire. Il n’y a plus de projet, plus de récit, plus de devenir. Ils existent dans un état continu, immobile. C’est en ce sens qu’ils sont fonctionnels. Ils accomplissent ce qui est attendu d’eux (apporter le bonheur), sans initiative, sans rupture. Rien d’imprévisible.

Hannah Arendt éclaire ce phénomène. Pour elle, l’humain existe parce que nous sommes égaux en humanité, mais irréductiblement différents. La pluralité n’est pas un problème à résoudre, c’est une condition à préserver. Une conscience commune supprime la pluralité.

On ne partage plus le monde avec les autres, on est les autres. On ne vit plus ensemble, on vit pareil.

Il n’y a plus cette distance d’« entre-les-hommes », or c’est là que naît le monde humain. Chez Arendt, l’agir (l’action) est imprévisible, irréversible et conflictuel. Il suppose la parole, le désaccord et le risque. Dans une humanité unifiée, plus besoin de convaincre, plus besoin de promettre, plus besoin de pardonner. Plus besoin d’agir.

Les humains ne font plus l’histoire, ils fonctionnent dans un système harmonieux. Ils ne sont plus qu’un rouage, au même mouvement mécanique, tout ce qu’il y a de plus prévisible, de stable. L’humain n’a plus la possibilité d’être autre. Il est substance, il est fonctionnel.

Enfin, le politique, pour Arendt, n’est pas l’administration ni la gestion du bonheur. C’est l’espace où des individus différents débattent de ce qui compte. Une société parfaitement harmonieuse n’a plus de politique, seulement une organisation. C’est exactement ce que dénonce la série, cette sorte de « bonheur fasciste ». Et cela ne se fait pas par la terreur, mais par la suppression douce du dissensus.

Il n’y a pas de répression visible, pas de violence apparente, et pourtant l’humain est neutralisé. Il ne peut plus commencer quelque chose de nouveau, apparaître comme unique ou se distinguer par la parole ou l’acte. Il est inclus, mais au prix de sa singularité.

Dilemme

Toute l’aporie est là : être entièrement seul ou totalement fusionné. On a d’un côté la solitude, et de l’autre la suppression de la solitude. Et il est clair qu’aucune des deux propositions n’est la bonne, ou du moins ne correspond pas à l’être humain.

L’individualité absolue, seule contre tous, conduit à un anéantissement existentiel ainsi qu’à la déréliction. Être totalement seul est une violence ontologique. L’humain a besoin d’altérité, de contact, d’échange pour exister. Tout cela induit à la folie.

Et dans le cas contraire, la fusion neutralise ce qui fait l’humanité : la singularité de ses individus.

La dichotomie est pleine et entière. Où se trouve l’équilibre ?

L’humain existe dans la tension, pas dans la solution. Pour cette raison, la fusion ne peut pas être une solution. Nous sommes séparés par une conscience propre à chacun, mais nous sommes ensemble par la relation, les débats, les opinions. Nous ne sommes pas des robots au sourire figé. Nous sommes des êtres doués de sensibilité, d’émotions, de pensées, de réflexion. Nous existons par notre singularité. Certes, la fin de la violence et de la guerre serait tout ce qu’il y a de plus souhaitable, mais dans la mesure où l’humanité n’en serait pas le prix à payer.

Le bonheur ? Le but ultime ?

Par ailleurs, les fusionnés tentent de convertir les autres au bonheur. Et le bonheur comme but ultime et idéal induit une sorte d’injonction. Plus d’état d’âme, plus de pleurs, plus d’humeurs. Presque comme s’il fallait être anesthésié. Plus d’émotion ou de sensibilité, juste un état figé de satisfaction.

Le bonheur, dans sa staticité, serait, comme nous venons de le voir, le contraire même de l’humanité. La vie est un chemin jonché d’obstacles. Nous avons le droit d’avoir des états d’âme, d’aller mal, de crier si l’on veut. Puis on se relève, et un jour tout finit par aller mieux. C’est ça, la vie : des hauts et des bas. Souvenez-vous : « Ce n’est pas le but qui compte, c’est le chemin. » Lao-Tseu

Et justement, ne vous contentez pas de vivre, mais existez. Incarnez votre existence. Existere, en latin : sortir de soi.

Mention spéciale

Il convient de souligner le caractère original, décalé et unique des productions Apple TV. Le design des séries ou des films, la façon dont tout est filmé : c’est rafraîchissant. Et merci à Vince Gilligan de nous permettre de nous poser, de prendre le temps.

La série prend le temps de se dérouler, tout est lent, on voit chaque plan défiler. Lorsqu’on pense qu’à l’extérieur tout va à mille à l’heure, c’est agréable de voir que nous pouvons vivre un moment où le temps reprend ses droits.

(PS : cette lenteur pourrait alors mettre en lumière la linéarité des fusionnés. Plus de surprises, d’action, de choses imprévisibles. Tout semble toujours calme, sans aucun aléa. C’est même silencieux. Toute la série, autant par le fond que par la forme, participe à étayer les enjeux de la série. C’est fascinant !)

Merci !

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