Rebecca de Daphné du Maurier (1938)

Avez-vous déjà rencontré un ouvrage dans lequel le personnage principal n’a pas de nom ? J’aime à penser qu’il en existe peu. Derrière ce choix, l’autrice britannique Daphné du Maurier cache une intention précise. En effet, son œuvre repose sur un paradoxe indubitable, omniprésent.

C’est l’histoire d’une femme vivante mais sans nom et d’une autre, morte, avec un corps absent mais une présence qui hante encore les mémoires. L’une tente de faire sa place, l’autre semble vouloir garder la sienne. Ce roman met en scène la présence des morts, les souvenirs qu’ils laissent derrière eux, sous le prisme envoûtant d’une atmosphère gothique prenant place dans le majestueux manoir appelé Manderley. Et tout cela à la façon d’un thriller psychologique du XXᵉ siècle, lourd de secrets et de révélations à venir.

Rebecca de Winter continue de peser sur chaque recoin du manoir, bien qu’elle soit morte depuis un an. Son aura troublante semble imprégner les murs et influencer ceux qui y vivent encore. Face à cette mémoire envahissante, la jeune et réservée nouvelle épouse de Maxim de Winter devra tenter de trouver sa place et de s’affranchir de l’ombre persistante de celle qui l’a précédée.

Rebecca et X, l’ironie du paradoxe

Le choix du titre va de pair avec l’absence de nom de la protagoniste. Cela place les deux femmes à des places diamétralement opposées.

D’un côté, nous avons ce narrateur homodiégétique anonyme, qui est tout au long de l’œuvre déshumanisé, animalisé, infantilisé. Elle est écrite comme enfantine, fragile, pâle, terne. Ces deux derniers termes ne manquent pas de rappeler l’isotopie de la mort. C’est assez ironique quand on y pense puisque ce n’est pas elle qui est censée l’être. Ce processus de dépersonnalisation engendre dans son sillage un effacement énonciatif transmettant l’idée d’infériorité et de passivité. Elle s’éclipse, se met en retrait. Elle devient le fantôme.

Par conséquent, nous avons de l’autre côté une Rebecca à qui la place revient toute entière :

« Il ne m’appartenait pas du tout, il appartenait à Rebecca. Elle était toujours dans la maison, comme Mrs Danvers l’avait dit, elle était dans cette chambre de l’aile ouest, elle était dans la bibliothèque, dans le petit salon, dans la galerie au-dessus du hall. Même dans le petit vestiaire où pendait son imperméable. Et dans le jardin, et dans les bois, et dans la maisonnette en pierre sur la plage. Ses pas résonnaient dans le corridor, son parfum traînait dans l’escalier. Les domestiques continuaient à suivre ses ordres, les plats que nous mangions étaient les plats qu’elle aimait. Ses fleurs préférées remplissaient les chambres. Rebecca était toujours Mme de Winter. Je n’avais rien à faire ici. »

À l’inverse du narrateur anonyme, cette femme est donc décrite comme pleine de vitalité et d’énergie (de son vivant, bien entendu). Elle en impose par sa présence, sa grande taille, son allure de femme fatale et ses cheveux volumineux.

Voici une réaction d’un personnage illustrant parfaitement le paradoxe au cœur du roman :

« – Je suis venu lorsque la première Mme de Winter a épousé Monsieur.

Sa voix, qui jusque-là, comme je l’ai dit, était morne et atone, s’anima tout à coup, devenant subitement pleine de vie et de fougue. Une tache de couleur apparut sur ses pommettes émaciées.»

À la seule évocation de Rebecca, tout ce qui touche à la vitalité, à la chaleur et à l’intensité surgit immédiatement. Il est profondément ironique que ces signes de vie soient associés à une femme morte. À l’inverse, tout ce qui émane de la narratrice, pourtant bien vivante, renvoie à la froideur, à l’effacement et à une forme de neutralité.

L’emprise de Rebecca sur le manoir et ses habitants n’en est que renforcée.

Par ailleurs, la narratrice imagine le personnage éponyme de cette même façon. Toutes les élucubrations qu’elle constitue dans son esprit mettent en scène une Rebecca maîtresse des lieux et toujours présente. En voici un exemple :

« Je l’imaginais jeune, grande, élégante, faisant le tour des écuries de Manderley, en relevant sa longue jupe pour qu’elle ne traînât pas dans la boue. Je voyais la taille fine, le col montant, je l’entendais commander la voiture pour deux heures. »

Cependant, tout au long du roman, de nombreux détails, discrets mais soigneusement disséminés, orientent subtilement le regard du lecteur et construisent une image idéalisée, presque trop parfaite, de Rebecca. L’idéalisation de cette dernière permet alors d’apprécier à sa juste valeur le caractère authentique de la narratrice.

« La longueur et la subtilité décrites dans les livres n’étaient pas pour moi, pas plus que la bravade, ni l’esprit de conquête. Les joutes verbales, les œillades, le sourire aguichant. L’art de la coquetterie m’était inconnu, et je restais assise, sa carte routière sur les genoux, le vent faisait voler mes cheveux fins et ternes, heureuse dans son silence et pourtant vide de ses paroles. »

Ou encore :

« Je pensais à ces innombrables héroïnes de roman qui restaient ravissantes quand elles pleuraient, et je faisais tellement le contraire que je devais produire, avec mon visage marbré tout gonflé, et mes yeux bordés de rouge. »

Cette mise en abyme met en exergue le caractère authentique du personnage inconnu, révélant alors son humanité entre les lignes, malgré un roman qui semble chercher à faire le contraire. Rebecca, décrite comme parfaite, correspond à une héroïne de roman, tandis que notre héroïne anonyme est dépourvue d’artifices et de faux-semblants.

Le génie de Daphné du Maurier : Manderley entre les lignes 

L’évolution de la narratrice (je vous laisse en découvrir la teneur lors de votre lecture) est à saluer. Le roman est très bien construit et le charme envoûtant de celui-ci nous entraîne à tourner les pages les unes après les autres. Cet aspect est sublimé par la plume de Daphné du Maurier, capable de glisser dans le roman des réflexions telles que celle-ci :

« Les roses épanouies, avec un côté un peu débraillé, un côté frivole et tapageur, comme des femmes aux cheveux ébouriffés. Dans la maison, elles devenaient mystérieuses et raffinées. »

Ou encore des ressentis comme celui-ci :

« Si seulement on pouvait inventer quelque chose, dis-je vivement, qui conserve un souvenir dans un flacon, comme un parfum, et qui ne s’évapore, ne s’affadisse jamais. Quand on en aurait envie, on pourrait déboucher le flacon et revivre l’instant passé. »

Ou de modeler l’environnement et les atmosphères à son bon vouloir, de par la façon dont elle utilise les mots pour mettre en scène les agissements des personnages ou leurs pensées. Même lors d’une description, elle maîtrise l’art de nous intimider en très peu de mots.

En ce sens, Manderley est bien plus qu’un manoir. C’est une atmosphère à lui seul. Même lorsque le soleil brille et que les fleurs font ressortir leurs tons chamarrés sous son éclat, une part d’ombre rôde sans même que Daphné du Maurier ait besoin de la nommer. Le ton mystérieux du roman se déploie au-delà des mots.

L’anamorphose est totale. Nous oublions le lit douillet dans lequel nous lisons le roman, nous occultons la page de papier, nous occultons les lignes d’encre qui la parcourent : nous voyons et ressentons au travers, comme si nous regardions à travers des persiennes. Les lignes représentent ainsi les stries du volet, et ce que l’on voit derrière — une maison par exemple —, l’univers de Daphné du Maurier.

Notre perception est alors modifiée. Ce ne sont plus les lignes noires que nous voyons, mais bien Manderley. Mais plus encore, l’imaginaire de l’œuvre s’étend jusqu’à notre réalité. Nous ne faisons pas que basculer dans l’univers du livre : lui aussi vient à nous. La fiction s’étend vers le réel.

P.S. : En ce qui concerne les personnages, celui de Frank Crawley mérite une mention spéciale pour sa bienveillance et sa gentillesse. Tout le monde mérite d’avoir un ami comme lui.

Maintenant, à voir si l’on se laisse tenter par l’adaptation au cinéma par Hitchcock en 1940.

Merci de votre lecture !

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